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Les libéraux-autoritaires ou l'invention du ségolénisme par les sondages


Les Agit Propalogandistes, le 01/10/2007 à 22:19, dans : Gauches : critique sinistrologique

Libération a publié dans son édition du 12 septembre un sondage de l'institut LH2 dont le diagnostic résonne comme un bon slogan de Ségolène Royal: la gauche vire à droite! L'institut prétend ainsi observer "l'apparition" d'une nouvelle catégorie sociologico-politique au sein de la gauche : les oxymoriques "libéraux autoritaires"... C'est étrange, je ne sais pas vous, mais, moi, "libéral", "autoritaire", associés de surcroît dans la même expression, cela ne me rappelle rien de familier, du moins rien qui indique que l'on parle de la même chose, de la gauche, de ses luttes contre l'autoritarisme sécuritaire, de ses combats pour le progrès, la solidarité et la justice sociale.

Quoi qu’il en soit, après les "lili" (pour libéraux-libertaires"), les "bobos" et autres catégories gugusse de la pensée sondagière, voici les "libaut" pour libéraux autoritaires. Cette nouvelle catégorie prend place désormais aux côtés de trois autres tendances de la gauche dégagées par l'institut de sondage Louis Harris 2 : la famille sociale-libérale (26% des sympathisants de gauche), étatiste (24%) ou antilibérale (15%)

Vous brûlez d’impatience de savoir qui sont ces sympathisants de gauche à l’appellation si hétérodoxe ? Voici la réponse de Libé: « En majorité des ouvriers, des employés, des salariés du secteur privé, qui estiment pour la plupart (67%) que leur «situation au sein de la société s’est détériorée» ou que notre «société va de plus en plus mal» (90%). Economiquement, ils acceptent le système libéral, sont favorables aux baisses d’impôts et à la réduction des dépenses publiques (87%). Ils sont sensibles à la productivité dans les administrations (73%) et aux questions comme la sécurité et l’immigration. Mais se disent «plutôt à gauche» pour 51% d’entre d’eux. Au premier tour de la présidentielle, ils ont privilégié le vote Royal (à 56%), mais ont aussi voté Bayrou (10%), Sarkozy (7%), ou Besancenot (6%). »

Vous avez bien lu. La moitié de ces « sympathisants de gauche » se disent « plutôt de gauche »… S’ils sont « plutôt » à gauche, autant dire qu’ils pourraient tout autant être plutôt à droite… Un peu comme une partie croissante de l’appareil du PS qui, dans la foulée de Ségolène Royal, entend « moderniser » leur parti, tel Manuel Valls déclarant il y a quelques semaines que le PS avait perdu en partie à cause des 35 heures "perçu par beaucoup de nos compatriotes comme un frein à gagner plus, comme une répartition du travail qui ne correspondait pas à leur envie de travailler plus pour gagner plus" (voir notre billet Après l'ouverture à gauche de Sarko, l'ouverture à droite du PS).

Les postulats qui président à cette enquête sont à peu près à la hauteur des résultats "scientifiques" qu'elle énonce. On lit dans la présentation de la démarche suivie par l'institut que "le 6 mai 2007 a signé la troisième défaite consécutive de la gauche à une élection présidentielle, après les scrutins de 1995 et de 2002 (....) L’opinion des sympathisants de gauche, de ceux qui constituent en quelque sorte le « peuple de gauche », a été peu prise en compte. Cette opinion est pourtant décisive puisque c’est elle qui, d’une manière ou d’une autre, n’a pas été suffisamment satisfaite par la gauche de ces quinze dernières années, et puisque c’est elle qui, inévitablement, appelle à être convaincue pour l’avenir.

Les sondeurs entendent ainsi enquêter sur l'opinion des sympathisants de gauche, sonder ses profondes aspirations auxquelles la gauche aurait été incapable de répondre ces dernières années. Vous êtes sceptiques ? Il n’y a pourtant aucune raison de douter. Nos démiurges magico-statisticiens du haut de leur montagne d'ignorance et de fatuité ont reçu de nouveaux oracles dont l'impartialité et l'objectivité ne font bien entendu aucun doute et quiconque se piquerait d'exercer le moindre soupçon ou tout simplement de suspendre, ne serait-ce que trente secondes, son jugement, serait à nouveau gentiment tourné en dérision : "ah! Encore ces gauchistes, petits avortons de Bourdieu, qui osent mettre en cause la scientificité de nos beaux sondages!".

C'est vrai, quelle bande d'emmerdeurs ces gens qui essaient d'interroger des catégories construites dans du "prêt-à-penser" destiné à alimenter l'hydre médiatique tellement gavée de ses propres échos qu'elle en rote de nouveaux, toujours plus gros, jusqu'à  nous asphyxier. Les catégories qu'elle construit permettent de façon commode d'encadrer le réel, de l'enfermer dans des "vérités" intangibles qui, avec le temps et la complicité des instituts de sondage et des politiques people, se naturalisent et se sédimentent dans l'espace politique au point de devenir les points de repères incontournables de toute réflexion politique.

Le procédé est ici toujours le même : sous couvert de vouloir nous dévoiler qui nous sommes, les sondages ne font que répondre à une demande politico-idéologique du moment à laquelle ils apportent une légitimité scientifique : la gauche – pardon, le PS – doit impérativement rénover son « logiciel » idéologique qui, comme l’ont montré les élections, n’est plus adapté aux attentes des électeurs de gauche. CQFD

Dans son édito, intitulé Réalités, Laurent Joffrin ébauche une explication empreinte – il faut le dire – d’une certaine lucidité quant aux arrière-pensées idéologiques de cette enquête : « Ainsi la gauche virerait à droite… Réalisé par LH2, notre sondage paraît d’une clarté limpide : sur des thèmes clés comme la mondialisation, le rôle de l’Etat, la politique de sécurité et quelques autres, une majorité des sympathisants de gauche s’écarte des positions traditionnelles de la gauche et semble donc se rapprocher, par la force des choses, de celles de la droite. Mieux, ou pis (c’est selon), c’est l’évolution des classes moyennes et populaires - électorat de principe du «camp progressiste» - qui fait pencher en ce sens dérangeant le centre de gravité idéologique de la gauche. Diable ! Voilà les coups de canif abondamment pratiqués par Ségolène Royal pendant la campagne ratifiés a posteriori. »

En effet, ce sondage tombe à pic ! L'institut de sondage ajoute dans sa présentation : "C’est la raison pour laquelle l’institut LH2 a voulu enquêter, auprès de personnes se déclarant proches de la gauche. Pour mieux comprendre. Pour savoir ce que dit le peuple de gauche, sur la gauche et sur ses dirigeants, pour identifier les points de déception, et les attentes pour demain. Ainsi notre unique ambition consiste-t-elle à livrer un éclairage sur la situation d’une gauche qui, en France, ne parvient pas à reconquérir le pouvoir présidentiel depuis la fin du second mandat de François Mitterrand (1995)."

"L'unique ambition" de l'institut de sondage ressemble à s'y méprendre à celle de la plupart des socialistes qui, analysant leur échec politique sous le seul prisme de leur défaite électorale aux élections présidentielles, se posent une seule et unique question : comment reprendre le pouvoir? Certains, qui voient sans doute dans ce sondage une intervention providentielle, ne vont pas manquer de se précipiter (on aperçoit déjà Manuel Valls et Ségo) pour appeler à la "rénovation idéologique" du PS qui sera d'autant plus légitime qu'elle répondra aux aspirations du "peuple de gauche".

Entre Ségo et les sondages, c’est donc une histoire d’amour qui risque de durer : LH2 souligne d’ailleurs qu'il est allé pour réaliser ce sondage "à la rencontre de Français." On reconnait sans difficultés dans cette expression le populisme sondagier viscéralement installé au cœur du système politico-médiatique dans lequel le discours de Ségo n’a eu de cesse de puiser lors de la campagne présidentielle.

Arrêtons-nous, pour terminer, sur un passage particulièrement révélateur de l’édito de Laurent. Joffrin dans lequel ce dernier tente de fournir une explication pseudo-sociologique de la droitisation de l’électorat de gauche: « c’est l’évolution des classes moyennes et populaires - électorat de principe du «camp progressiste» - qui fait pencher en ce sens dérangeant le centre de gravité idéologique de la gauche. » Il est certes vrai que l’augmentation indéniable du taux de formation et du niveau de vie nous place dans une situation quelque peu différente de celle que connaissaient nos parents et nos grands-parents.

Tout est cependant affaire de perspective : la moitié de la population active touche moins de 1200 euros par mois, près de 70% des embauches se font actuellement sous la forme de contrats précaires, l’inégalité dans l’accès aux grandes écoles n’a cessé d’augmenter depuis trente ans renforçant ainsi la reproduction sociale des élites, certains quartiers en banlieue connaissent des taux de chômage avoisinant les 50% et enfin, et surtout – même si cette liste n’est pas exhaustive – les milieux modestes se déplacent de moins en moins pour aller voter. Réveillez-vous, M. Joffrin ! La gauche en soi n’existe pas, ou plutôt elle n’existe que si elle s’appuie sur des forces sociales issues du monde du travail, un monde du travail duquel le PS n’a pas cessé de se détourner depuis vingt cinq ans (voir l’étude d’Emmanuel Todt sur le décrochage du PS vis-à-vis des classes populaires).

Ce n’est pas la gauche, messieurs les sondeurs, qui vire à droite, mais le PS… la gauche, elle, aimerait bien virer le PS.



Mots-clés: Manuel Valls, Parti socialiste, Ségolène Royal, Sarkozy, PS, 35 heures, gauche, droite, Arnaud Montebourg, PS, sondages, LH2, Laurent Joffrin, droitisation

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