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Sur l'autonomie des universités et le pouvoir : une ancienne prophétie...


Les Agit Propalogandistes, le 20/12/2007 à 0:04 / dans : Education



Sur l'autonomie des universités et le pouvoir : une ancienne prophétie...


Un petit texte tiré d’un autre temps… Je pensais que ça pouvait intéresser nos visiteurs, sur la question de l’autonomie des universités, du rôle des sciences sociales…


     La « réalité » étant ce qui fournit les preuves pour l’argumentation scientifique et les résultats pour les prescriptions et les promesses d’ordre juridique, éthique et politique, on se rend maître des unes et des autres en se rendant maître de la « réalité » », ce que permettent les techniques. En renforçant celles-ci, on « renforce » la réalité, donc les chances d’être juste et d’avoir raison. Et, réciproquement, on renforce d’autant mieux les techniques que l’on peut disposer du savoir scientifique et de l’autorité décisionnelle.
     Ainsi prend forme la légitimation par la puissance. Celle-ci n’est pas seulement la bonne performativité [la meilleure efficience, le meilleur rapport entre l’énergie dépensée et les informations ou modifications obtenues], mais aussi la bonne vérification et le bon verdict. Elle légitime la science et le droit par leur efficience, et celle-ci par ceux là. Elle s’autolégitime comme semble le faire un système réglé sur l’optimisation de ses performances. […]
     Le rapport de la science et de la technique s’inverse. La complexité des argumentations semble alors intéressante surtout parce qu’elle oblige à sophistiquer les moyens de prouver, et que la performativité en bénéficie. La ventilation des fonds de recherche par les Etats, les entreprises et les sociétés mixtes obéit à cette logique de l’accroissement de puissance. Les secteurs de la recherche qui ne peuvent pas plaider leur contribution, serait-elle indirecte, à l’optimisation des performances du système, sont abandonnés par les flux de crédits et voués à la sénescence. Le critère de performativité est explicitement invoqué par les administrations pour justifier le refus d’habiliter tel ou tel centre de recherches.
     Quant à l’autre versant du savoir, celui de sa transmission, c'est-à-dire l’enseignement, il semble aisé de décrire la manière dont la prévalence du critère de performativité vient l’affecter.
[…]
     Lorsque le critère de pertinence est la performativité du système social supposé, c'est-à-dire lorsqu’on adopte la perspective de la théorie des systèmes, on fait de l’enseignement supérieur un sous-système du système social, et on applique le même critère de performativité à la solution de chacun des problèmes.
     L’effet à obtenir est la contribution optima de l’enseignement supérieur à la meilleure performativité du système social. Il devra donc former les compétences qui sont indispensables à ce dernier. Elles sont de deux sortes. Les unes sont destinées plus particulièrement à affronter la compétition mondiale. Elles varient selon les « spécialités » respectives que les Etats-nations ou les grandes institutions de formation peuvent vendre sur le marché mondial. Si notre hypothèse générale est vraie, la demande en experts, cadres supérieurs et cadres moyens des secteurs de pointe désignés au début de cette étude, qui sont l’enjeu des années à venir, s’accroîtra : toutes les disciplines touchant à la formation « télématique » (informaticiens, cybernéticiens, linguistes, mathématiciens, logiciens…) devraient se voir reconnaître une priorité en matière d’enseignement. D’autant plus que la multiplication de ces experts devrait accélérer les progrès de la recherche dans d’autres secteurs de la connaissance, comme on l’a vu pour la médecine et la biologie.
D’autre part, l’enseignement supérieur, toujours dans la même hypothèse générale, devra continuer à fournir au système social les compétences correspondant à ses exigences propres, qui sont de maintenir sa cohésion interne. Précédemment, cette tâche comportait la formation et la diffusion d’un modèle général de vie, que légitimait le plus souvent le récit de l’émancipation. Dans le contexte de la délégitimation, les universités et les institutions d’enseignement supérieur sont désormais sollicitées de former des compétences, et non plus des idéaux : tant de médecins, tant de professeurs de telle et telle discipline, tant d’ingénieurs, tant d’administrateurs, etc. La transmission des savoirs n’apparaît plus comme destinée à former une élite capable de guider la nation dans son émancipation, elle fournit au système les joueurs capables d’assurer convenablement leur rôle aux postes pragmatiques dont les institutions ont besoin.
      Si les fins de l’enseignement supérieur sont fonctionnelles, qu’en est-il des destinataires ? L’étudiant a déjà changé et il devra changer encore. Ce n’est plus un jeune issu des « élites libérales » et concerné de près ou de loin par la grande tâche du progrès social compris comme émancipation. En ce sens, l’université « démocratique », sans sélection à l’entrée, peu coûteuse pour l’étudiant ni même pour la société si l’on estime le coût-étudiant per capita, mais accueillent les inscriptions en nombre, dont le modèle était celui de l’humanisme émancipationniste, apparaît aujourd’hui peu performative.
[…]
      De toute façon, le principe de performativité, même s’il ne permet pas de décider clairement dans tous les cas de la politique à suivre, a pour conséquence globale la subordination des institutions d’enseignement supérieur aux pouvoirs. A partir du moment où le savoir n’a plus sa fin en lui-même comme réalisation de l’idée ou comme émancipation des hommes, sa transmission échappe à la responsabilité exclusive des savants et des étudiants. L’idée de « franchise universitaire » est aujourd’hui d’un autre âge. Les « autonomies » reconnues aux universités après la crise de la fin des années 60 sont de peu de poids auprès du fait massif que les conseils d’enseignants n’ont presque nulle part le pouvoir de décider quelle masse budgétaire revient à leur institution ; ils ne disposent que de celui de ventiler la masse qui leur est attribuée, et encore en fin de parcours seulement.


Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne
Paris, Minuit, 1979, pp. 77-83.
 


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