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Janus démagogue et les vaines doléances : la fragmentation du mouvement social dans la présidentielle


Les Agit Propalogandistes, le 23/04/2007 à 12:09 / dans : Présidentielle

Janus démagogue et les vaines doléances :
la fragmentation du mouvement social dans l'élection présidentielle

 

Nouveauté de cette campagne : la fragmentation de la société civile en mille manifestes. On a vu des associations de banlieue, de parents d’élèves défendant les sans-papiers, un mouvement représentant les SDF, ou encore un présentateur vedette capter une parcelle de la campagne présidentielle, multipliant et renouvelant les types et les formes d’intervention (agit-prop, pétitions, chartes) pour dynamiser une campagne que les « grands » candidats n’ont pu du coup cristalliser – et pour cause – en un thème unique. Dans un contexte social difficile, la militance associative de terrain, et dans une moindre mesure la boulimie pétitionnaire, conjuguées au succès précaire de la démarche « chartiste » d’un Hulot, ont créé un effet d’entraînement mimétique, qui a permis à une variété d’acteurs nouveaux (un homme de la télévision érigé en allégorie de la cause écologiste, un acteur passant des nuits dans les tentes avec les SDF, des médiateurs sociaux) de rendre visibles des revendications sociales et politiques absentes des campagnes précédentes.

 

L'impuissance de la démarche "chartiste"

On pourrait considérer que cette réussite – pour certains – est l’expression d’une vitalité démocratique, la prise de parole « citoyenne » signant le retour des Français dans l’agora, grâce à des structures politiques alternatives. Force est de reconnaître à certaines de ces associations leur capacité de mobilisation des citoyens et d’intervention dans le champ médiatique, leur dynamisme et leur créativité inédits. Il y a là aussi, pourquoi pas, la sanction d’un réel désir d’engagement de nombreux Français se sentant si mal représentés par la classe politique au pouvoir, quelles que soient les causes défendues. En cela, ces pratiques viennent contrecarrer la mascarade forgée par diverses émissions télévisuelles, camouflant une masse folklorique de nombrilismes agglutinés dans un hémicycle « face » aux candidats en photographie « fidèle » de la société civile.

Pourtant, alors que la campagne approche de sa fin, les Enfants de Don Quichotte et Nicolas Hulot ont bien été obligés de constater, la mort dans l’âme, que malgré la médiatisation de leur combat et l’intégration initiale de leurs revendications aux thèmes de la campagne, les candidats principaux se sont au final bien payé leur tête. En imposant trop tôt l’urgence à un gouvernement de droite en pleine (pré)campagne, ils ont fait un mauvais calcul : il n’y avait aucune mesure de fond à attendre de sa part, le reste, c’était de la poudre aux yeux. La question du logement des sans-abris fait partie des programmes, mais l’émotion collective autour de leur sort n’a en rien profité à ceux qui proposent de solutions ambitieuses (réquisitions et préemptions par l’État de logements vides et de terrains, sanctions contre les maires ne respectant par les minima en matière de parc immobilier à loyer modéré…). Certes, l’urgence impose que l’on s’adresse au pouvoir plutôt que de se marginaliser dans une radicalité intraitatble. Mais cette tactique est condamnée, à l’instar du vote utile au premier tour, à l’invisibilité dans le long terme : l’oubli de la question écologique et de celle du logement le démontrent sans appel.

Surtout, l’exemple désastreux de Nicolas Hulot prouve que la démarche « chartiste », en imposant à tous les candidats de signer une série de propositions sur lesquelles ils s’engagent, est on ne peut plus néfaste, tant du point de vue stratégique à court terme, que politique dans le long terme (du moins, pour ceux qui défendent authentiquement les valeurs prônées). L’écologie est un problème politique ? tous les candidats doivent proposer des solutions urgentes pour éviter les catastrophes en germe ? soit. Mais en l’occurrence la charte consensuelle – ou plutôt transversale – d’une part condamne les Verts, représentants ostensibles de la cause, à disparaître, puisque leur spécificité se dissout dans le pseudo-consensus et qu’aucun candidat ne va refuser une signature indolore et quelques coups de projecteurs… Et d’autre part on s’empêche de toute façon de prendre position d’un côté ou d’un autre dans l’éventail politique, puisqu’on ne fait pas le bilan des différentes équipes ayant disposé du pouvoir, et qui auraient pu s’atteler à la tâche. Pas de grande vision du monde et de la société derrière le souci de préserver la planète : l’écologie incolore, coupée de ses racines historiques pour que tout candidat puisse prétendre s’en soucier, n’est alors plus rien d’autre qu’une politique de la préservation, une logistique de la réserve naturelle à l’échelle de la planète avec un intrus gênant, l’homme.

La reprise des revendications par tous les candidats, tout en exposant l’urgence des questions soulevées et donc une première efficacité de la démarche, désamorçait leur impact politique, ou plutôt révélait là encore l’impuissance, notamment en période électorale, d’une charte suffisamment idéologiquement « neutre » pour être récupérable par l’ensemble du spectre politique, ou presque. Une bonne charte ne doit pas pouvoir être signée par tous, il faut qu’elle désigne sans ambiguïté ceux qui ne pourront se permettre de la signer. Un consensus n’est finalement efficace que si certains grimacent. En effet, la démarche d’une association comme AC le Feu !, qui fut assez intelligente et insolente pour essuyer les refus de certains candidats, a clairement compris de quel côté se trouvaient ses intérêts et son horizon politique. C’est pourquoi, probablement, son action reçut un écho médiatique quasiment nul, ce qui ne condamne absolument pas son action à l’inefficacité : TF1 et France 2 ne sont pas l’alpha et l’omega de la vie politique, et les habitants des banlieues que cette association représente ne sont pas dupes. Les scores de l’extrême-gauche dans les banlieues pourraient à ce sujet bien surprendre.


Conséquences politiques de la fragmentation

Pendant ce temps là, les ouvriers d’Aulnay étaient en grève depuis six semaines, exprimaient des revendications urgentes sur les salaires, mais on n’en sut presque rien pendant le premier mois de mobilisation, et si peu par la suite, si ce n’est grâce aux rappels des seuls candidats en ayant vraiment quelque chose à battre, ceux de l’extrême-gauche. Si, contre les formes et les structures classiques de mobilisation, la société civile doit désormais adopter les contours flous et changeants d’une nébuleuse, si les différents engagements ne se regroupent plus autour de valeurs communes et conflictuelles à la fois, si elles rechignent à se situer dans le spectre politique existant, elles se condamnent, que les partis dominants leur fassent l’honneur ou non d’une récupération électoraliste, à la dilution dans le grand silence qui suit le concert des bonnes intentions. La paraphe, un voisin italien politica buffa nous l’a déjà appris, n’a pas plus de consistance qu’une promesse. La conquête des grands médias, par conséquent, ne peut être l’objectif ultime de ce genre de mobilisations. Ce qu’il faut, c’est tisser des réseaux : l’union fait la force.

La dispersion condamne les thèmes de campagne moins prisés par les médias et par les politiques (les nombreux aspects de la question sociale, leurs corollaires européens) à passer presque inaperçus, là où une réflexion systématique et une stratégie solidaire auraient profité à tout le monde. La mobilisation pétitionnaire et chartiste, lorsqu’elle a la chance d’être sélectionnée par les médias, vient renforcer la classe politique dominante et les aspirations magiques et thaumaturgiques projetées sur la figure du candidat « sérieux », tout en minant la solidarité fondée sur des aspirations communes et la puissance politique qu’elle aurait pu faire naître. L’échec du regroupement antilibéral avant le premier tour est à ce sujet un véritable désastre ; encore une fois, le mouvement social a un train de retard sur le libéralisme.

Cette fragmentation est à la fois l’effet et le moteur des tendances démagogiques du suffrage universel en régime présidentiel : un président soleil est alors le seul capable de rassembler la multitude, qui n’offre à l’échelle sociale aucune grande ligne de partage classique. Ce que promettent l’éclatement des mobilisations promues par le système et l’idéologie de la « fin des idéologies » et des « systèmes » ? Une sorte de corporatisme polymorphe au détriment de la solidarité nationale (et encore moins européenne et mondiale), de société morcelée à la manière d’un puzzle… et agglomérée, rendue superficiellement cohérente et mise en ordre (au travail) par le discours fallacieux d’une figure tutélaire divine (« au-delà » des partis). La parcellisation de la campagne en autant d’enjeux ponctuels a en effet contribué ces dernières semaines au flou en matière d’engagements sociaux, permettant une nouvelle fois à la droite de choisir le terrain sur lequel se jouerait la bataille finale : non pas la question sociale (chômage, logement, pouvoir d’achat), ni la question environnementale, mais le débat autour de l’identité nationale et ses infâmes rejetons (immigration / intégration, délinquance / insécurité). Pas étonnant alors que Bayrou grimpe et que se profile une union UDF-PS-Verts. Reste à battre Sarkozy… Reste surtout que ça justifie d’autant plus le vote utile dès le premier tour, mais pour ses idées ! pour le programme qui nous séduit le plus, et de ce point de vue, encore une fois, le choix – pour une personne préoccupée par les questions sociales – ne peut que se faire entre les, disons, cinq candidats de la gauche radicale.

 

Chercher le consensus sous prétexte que ces problèmes « nous concernent tous », avec de pareils hypocrites, c’est châtrer le principe de toute action politique ; couper les mobilisations spécifiques de solidarités plus larges, c’est condamner les unes à l’impuissance et les autres à la mort. Le démagogue se transforme alors en Janus, tendant un nouveau masque à chaque doléance, et peut tranquillement décider de centrer la campagne autour des thèmes qui lui sont le plus favorables. Il faut abandonner le vain espoir que la classe politique hégémonique accèpte un jour sérieusement de s’attaquer aux problèmes sociaux graves de notre pays (chômage, pouvoir d’achat, ségrégations et discriminations multiples) autrement que par des options néolibérales si les forces antilibérales ne constituent pas une réelle puissance politique, capable de peser sur les choix de la gauche gouvernementale – notamment lorsqu’elle cherche l’alliance avec le centre (c’est-à-dire, avec un peu de perspective, la droite).




élection présidentielle - Enfants de Don Quichotte - Nicolas Hulot - écologie - logement - fragmentation


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Commentaires / Gueulantes
Le 23/04/2007 - 11:46, par Jacques Rancière dans Libération -
Il est clair que le monde financier international et la
bureaucratie européenne voient en Nicolas Sarkozy l'homme providentiel, capable de remettre la France sur le rail d'un système social soumis à la loi du marché et de supprimer les bizarreries françaises. Le problème est qu'il n'y a pas d'alternative claire à ce choix. La gauche, dans son ensemble, n'y arrive pas, parce qu'elle accepte de se placer sur le terrain de l'adversaire en négligeant ce qui devrait être sa différence : constituer, avant de savoir ce qu'il faut décider, un espace démocratique de décision favorisant la multiplication et la confrontation des expertises. Tant qu'elle s'en tiendra à une série de contre-mesures et de chiffrages d'experts, à des promesses basées sur des probabilités de croissance économique, elle n'arrivera jamais à créer une force démocratique alternative.
Le 02/06/2007 - 14:49, par Le Bateleur -
L'urgence est la vague sur laquelle surfe constamment l'aspirant Napoléon
chaque nouvelle urgence qui lui est proposée est un cadeau qui lui est fait.
Hulot n'avait pas trop d'illusion, d'autres étaient plus sincères, mais avec les mêmes non résultats.

Réapprendre qu'il faut le temps de la construction de la conversion et de la décision
et qu'aucun "bouton persuasion" (encore moins "contrainte") ne fonctionne vraiment
surtout avec des virus politiques capables de renouveler la quasi totalité de leur patrimoine génétique et de leur convictions (valeurs ?) en moins d'une semaine.

Mais qui a encore le temps ?

Luc Comeau-Montasse

du fagot des Nombreux
Le 23/10/2007 - 16:57, par Guillaume -
En relisant ton excellent article, Jed, je viens de saisir qu'il constituait en un sens une critique des "multitudes" de Negri ("Un puissant soleil est alors seul capable de rassembler la multitude").
Ton article rejoint, à mon avis, les critiques de Jacques Rancière sur les conceptions politiques de Toni Negri : une pensée "vitaliste" et "romantique" qui refuse de penser la question de la représentation et de l'organisation en politique, et condamne ainsi l'action politique à une forme d'impuissance.
Voir l'entretien en avril 2004 de Jacques Rancière avec Dissonances http://1libertaire.free.fr/JRanciere02.html
Le 23/10/2007 - 17:25, par Guillaume -
Encore une couche car décidément Negri m'énerve... Dans cet extrait d'un entretien, J. Rancière montre que le concept de "biopouvoir", problématique et historique chez Foucault, est devenu chez Negri une métaphysique pâteuse, fondée sur une ontologie vitaliste.

Du "biopouvoir" à la "biopolitique", ou des mains fines de Foucault aux grosses paluches de Toni Negri...

http://www.caute.lautre.net/article.php3?id_article=767

"Le concept de bio-pouvoir a eu une singulière fortune. Au départ il avait une double fonction. Il cherchait à définir une séquence spécifique de l’exercice du pouvoir étatique. Mais cette séquentialisation est elle-même problématique. A l’origine Foucault opposait le bio-pouvoir nouveau, investi dans la vie, à la souveraineté ancienne, centrée sur le droit de vie et de mort. Mais il a tout autant accentué la concomitance du développement de l’État hygiéniste et de l’État terroriste. Et le concept de bio-pouvoir avait une autre fonction que l’on oublie aisément aujourd’hui. Il entrait dans une critique des thèmes gauchistes, et freudo-marxistes en particulier, de la répression et de la libération. Il invitait à considérer le discours sur la libération comme discours induit par les nouvelles formes du pouvoir et du même coup, à faire réévaluer la nature productive du pouvoir étatique. Paradoxalement cette notion qui renvoyait strictement à l’analyse du pouvoir étatique et avait une certaine connotation suspensive a été ensuite entièrement positivée dans le concept de "bio-politique". Elle l’a été parce qu’elle permettait d’accrocher sur la problématique "technologique" de Foucault des problématiques de type ontologico-politique : la définition de la politique à partir des notions de bios et de zoê ou sa définition à partir d’un sujet originaire. La première voie a été celle d’Agamben, la seconde, celle de Toni Negri. Agamben partage avec Foucault une identification de la question politique à la question du pouvoir. Negri, lui, a voulu articuler le thème de la résistance sur une ontologie vitaliste du sujet multitudinaire de la politique. La conséquence de cette ontologisation, c’est que le "bio-pouvoir" et la "bio-politique" deviennent des sortes de signifiants-maîtres, à la manière heideggerienne, qui couvrent tout et rien, du droit de la famille ou des politiques de la santé aux camps d’extermination, et s’appliquent aussi bien aux formes de 1"’État social" qui a été leur référence d’origine qu’aux formes actuelle de privatisation de la protection sociale. L’anthropologisation de la politique permet de ramener tous les phénomènes sous un même schème d’explication vraisemblable. Mais je ne pense pas qu’elle rende compte des formes actuelles de la domination étatique appuyée sur la dépolitisation de problèmes et le jeu de cache-cache entre États nationaux et pouvoirs supra-nationaux."
Le 23/10/2007 - 18:30, par Jed -
Oui, la représentation politique et ses rouages - comment représenter / fédérer une multitude d'acteurs (qui ?) dans leurs luttes (comment ?) contre (contre quoi, d'ailleurs ?), autour (cercle, ou carré ? :) ) d'un projet commun (lequel ?) ?

Le hic avec Foucault, c'est le statut ambigu de la résistance. Résister contre l'Etat, c'est ne pas voir qu'on est toujours déjà dans des rapports de pouvoir dont "l'Etat" n'est qu'un visage, un rouage, une agglomération de circonstance, mais qui n'englobe absolument pas la politique - d'où l'étude des formes de la "gouvernementalité".

La Réforme ? pas une lutte contre le gouvernement tel qu'il existait, mais pour une autre forme de gouvernement de soi. Les luttes sociales ? je lutte de façon frontale contre l'Etat capitaliste, pour ce faire, je deviens militant du PCF, et je ne me rends même pas compte que je suis déjà piégé par ce nouveau type de pouvoir (qui vient "après", mais sans l'enterrer, le biopouvoir), où je suis embrigadé, où je suis une discipline de parti, avec ses pasteurs etc.

Comment en effet politiser cette multiplicité d'acteurs sans lui imposer déjà une forme de gouvernement, qui serait probablement ce contre quoi on voudrait lutter ? Tu me répondras : on s'en fout, la question sociale, voilà de quoi on parle, et je serai d'accord (c'est juste pour alimenter le blog en mots-clés, j'avoue !).

Par ailleurs, Foucault a été l'un des moteurs de la subjectivation de la politique, de la politique des identités, qui refusaient justement la représentation, et se méfiaient notamment des partis - plus personne ne parlera à notre place, finie l'autorité d'une avant-garde etc. C'est là où il inspire Negri, et surtout où il participe à la déchéance du PC, de l'idéal révolutionnaire, et même de l'organisation politique, peut-être (mais je vais vite et ne suis pas un spécialiste), telle que nous la connaissons depuis la Révolution française.

Je viens de lire l'article de Paul Veyne sur Foucault, l'archéologie, discours et pratiques. C'est une critique dure contre le marxisme (superstructure - idéologie et Etat / infrastructure - rapports de production), tu l'as lu (in Comment écrire l'histoire) ?

A ce sujet, un truc important pour Agit-Log, je pense : continuer publier ces brûlots ponctuels et proposer aussi des "sommes" (la vâche !) où l'on critique les discours - ce qui en fait ne va de soi : la France doit s'adapter à la mondialisation libérale - plus que l'idéologie (voici la seule solution pour adapter la France à la mondialisation).
Le 23/10/2007 - 18:39, par Jed -
Donc, derrière l'organisation politique unifiée, le spectre de Kronstadt et Makhno ! Hein, Jihane ? :)
Le 23/10/2007 - 18:40, par Masqué -
You know how much I love you...
Le 23/10/2007 - 20:32, par Jihane -
Je dirais même, derrière l’organisation politique unifiée c’est Beria, Vychinski, les procès de Moscou et le goulag. Rien de moins. Parce que pour l’écrasement de la révolte de Cronstadt, j’assume totalement (Lire le bouquin de JJ Marie, Cronstadt, j’ai trouvé ça très bien).

Non, plus sérieusement, il y a quelque chose qui me dérange dans le discours de Foucault (avec Negri, c’est tout son discours qui me dérange) : comme tu le formules d’ailleurs :

« La Réforme ? Pas une lutte contre le gouvernement tel qu'il existait, mais pour une autre forme de gouvernement de soi. Les luttes sociales ? je lutte de façon frontale contre l'Etat capitaliste, pour ce faire, je deviens militant du PCF, et je ne me rends même pas compte que je suis déjà piégé par ce nouveau type de pouvoir (qui vient "après", mais sans l'enterrer, le biopouvoir), où je suis embrigadé, où je suis une discipline de parti, avec ses pasteurs etc.

Comment en effet politiser cette multiplicité d'acteurs sans lui imposer déjà une forme de gouvernement, qui serait probablement ce contre quoi on voudrait lutter ? Tu me répondras : on s'en fout, la question sociale, voilà de quoi on parle, et je serai d'accord (c'est juste pour alimenter le blog en mots-clés, j'avoue !). » (les mots clefs reviennent 2 fois !!!)

« Je ne me rends pas compte que je suis piégé par ce nouveau type de pouvoir ». D’abord, la lecture essentialiste du pouvoir, ça me semble pour le moins sommaire…Le pouvoir de Staline, d’un chef de tribu indienne, du chef d’orchestre, du patron dans une entreprise ect…ça n’a pas grand-chose à voir. Aliéner une partie de sa « liberté » (libre-arbitre serait plus juste) pour s’émanciper, me semble être une manière de lutter contre l’aliénation sociale.

Ensuite si l’on quitte la question du pouvoir « en soi », tout dépend du type de parti que l’on forme. Aurais-tu choisis par exemple de dire « je deviens militant de la cause antifasciste et du socialisme en Espagne en 36, je suis déjà piégé par ce nouveau type de pouvoir qu’implique la lutte armée contre Franco » (moins probable). La question du parti et du centralisme-démocratique (et non bureaucratique) est entachée de plusieurs décennies de stalinisme. Effectivement une aliénation. Mais cela signifie-t-il que tout parti t’aliène ? Je ne le crois pas. Toute forme le lutte organisée (partidaire/ intellectuelle…) te retire une part de ton libre-arbitre…qui à mes yeux n’est qu’une illusion, ou pire une aliénation . Je pense très profondément que la libération qu’offre le fait de s’organiser pour des objectifs consciemment choisis et dans le cadre d’une lutte aux buts universalistes, par rapport à celle d’être un électron « libre » broyer par l’aliénation capitaliste est infiniment plus libératrice que ce que l’on perd (en terme de libre arbitre). Bref, je suis assez d’accord avec Guillaume pour dire si ce type de critique ne débouche pas sur une proposition concrète pour s’organiser, cela condamne à l’impuissance politique. Quoi de plus aliénant ? La liberté n’est-ce pas avant se « soumettre » au nécessaire ? (Que j’oppose ici au contingent et au libre arbitre). A mon avis, le fond du débat réside entre deux conceptions opposées de la liberté.
Le 23/10/2007 - 21:43, par Foucault duck -
Pas de conception essentialiste du pouvoir, justement. Foucault, le "gouvernement", c'est le pouvoir repéré dans ses effets, produits de discours et de pratiques, démultiplié dans des tonnes de micro-relations qui n'ont plus rien à voir avec le pouvoir vertical dont tu parles - pouvoir politique, souveraineté, contrat.

Ensuite, je répondais plus sur la question du débat autour de Foucault pour rappeler simplement que lui n'était guère pour ce type d'engagement politique (contrairement à Negri) - il parlait surtout du PCF, du pastorat communiste etc. Foucault dit simplement : il faut tenter d'être le moins gouverné possible.

L'idée d'un parti d'avant-garde, elle, tend nécessairement, pour des questions d'efficacité, vers des formes de gouvernement : une avant-garde de pasteurs conduit les autres vers leur salut - mais ici bas. Or, il y a tout de même une crise de l'eschatologie socialiste traditionnelle (de toute façon, toutes les organisations politiques d'extrême-gauche mènent, de fait, également une lutte réformiste - ou "conservatrice", n'est-ce-pas ?). Les hommes devraient-ils alors, sur un sol aussi instable, suivre une avant-garde ? Il y en a beaucoup qui doutent,il faut réfléchir à tout ça, et j'imagine que ton débat avec Nicolas sur l'ouverture de ton organisation tourne finalement autour de cela.

Ensuite, une organisation ne peut se passer d'une certaine "harmonie" (je me fais tout doux, car je sais combien sous ta houlette, la politique deviendrait le laboratoire du VRAI paradis socialiste) au détriment de la multiplicité des discours, des situations, des luttes. Or, tout est éclaté : comment faire avec ? Qu'est-ce que la représentation politique ? Qui aujourd'hui a le désir d'être représenté ? Comment représenter cet ensemble éclectique sans devenir à son tour, et oui, un Janus démagogue ?

De toute façon, je n'ai pas le choix, je suis déjà subjugué, tu as raison, pas de liberté qui tienne, lorsqu'une Passionaria comme toi porte dans sa course effrénée l'élan de la révolte...

Pour finir en beauté : l'Espagne, justement, puisque je l'évoque par un joli détour, chacun le sait : c'est parce que Staline a trop attendu (parce qu'il s'en foutait) pour réprimer le POUM et les anars que tout a été perdu. Ca aurait pu être le paradis sovibérique, on a eu Franco. Quelle merde !

Foucault, dans Vacarme :

http://www.vacarme.eu.org/article1388.html
Le 23/10/2007 - 23:19, par Jihane -
Quand je parlais d'une vision essentialiste, je faisais précisemment référence à l'idée que le pouvoir dans ses diverses manifestation (hors pouvoir d'Etat) est toujours un pouvoir d'oppression chez Foucault (et c'est partiellement vrai)...C'est précisemment cela qui me semble essentialiste. Cela étant c'est une simplification, je suis d'accord que Foucault est plus riche et intéressant que ça.

Ce que je reproche au PCF, au stalinisme, ce n'est pas d'avoir exercé un pouvoir vertical, c'est d'avoir renoncé à faire exercer le pouvoir à la classe ouvrière. Et pour ce faire d'avoir construit un appareil pyramidal, bureaucratique, non contrôlé par sa base, usant du mensonge, de la calomnie, de la répression contre tous ceux qui s'opposaient à la "sainte ligne". C'est cela le pastoralisme "communiste"...le renoncement...au communisme.

Etre le moins gouverné possible...Soit. Mais comment? Ca suppose déjà de s'auto-gouverner. Or, ne pas s'organiser en vue de lutter pour s'émanciper, n'est-ce pas déjà renoncer à s'auto-gouverner? Je parle de s'organiser, car l'émancipation individuelle-individualiste, je n'y crois guère. Nous sommes avant tout des êtres sociaux.

L'idée d'un parti d'avant garde suivi par un troupeau? Pour moi, ce n'est pas un parti d'avant-garde...Une avant-garde (pour les marxistes, pas pour les stals encore une fois) a un sens politique. L'ouvrier prêt à balancer son collègue pour monter en grade ne fait pas preuve de conscience politique, de conscience de classe. Celui qui se bat pour les intérêts généraux de sa classe (pas que de sa boîte, ni de sa corpo) est consient et en ce sens, et en ce sens là seulement, fait partie d'une avant-garde. Tu trouves peut-être le concept désuet, mais je suis sûre que tu fais la différence entre le travailleur qui s'enrôle derrière une banière fasciste (pour son intérêt immédiat...la soupe populaire par exemple) et celui qui s'organise pour l'émancipation de sa classe (tu trouves peut-être ça eschatologique...). Pour la bourgeoisie c'est une autre affaire, la défense de ses intérêts (de classe) est égoiste et n'est pas porteuse d'universalisme. Un parti d'avant-garde, c'est précisemment un parti militant (pas un parti d'adhérents...ça peut paraître élististe, mais c'est à mes yeux un gage de démocratie interne, de ne pas faire trancher une masse peu politisée, peu impliquée et du coup plus manoeuvrable). Ca n'empêche ni débats internes, ni polémiques, ni fractions, ni tendances. Le monolithisme ce n'est pas le centralisme-démocratique. L'efficacité c'est l'unité dans l'action...mais pour être réelle, elle suppose des débats en interne....et parfois à couteaux tirés (peu harmonieux...)

La multiplicité des discours, des lutttes...Est-elle réelle ou de façade. Toutes les luttes sont-elles porteuses d'une émancipation? Et tous les discours...? N'est-ce pas là précisemment le but d'un mouvement politique émancipateur: Unifier ce qui est a priori éclaté? Je sais tu vas me dire qu'une telle unification suppose une réification de la richesse des dites luttes au profit d'un discours totalisant. Mais il me semble que toute lutte n'est pas consciente: sinon, on les soutient toutes. Les luttes communautaristes, corporatistes, etc...Or quel critère utilises-tu pour distinguer les dites luttes? Leur possibilité de se généraliser à d'autres fractions de la société...donc leur possibilité d'être unifiantes.

Quant à l'Espagne...il ne m'était même pas venu un instant à l'esprit que lorsque j'écrivais "antifasciste et socialiste" on puisse lire stalinien (antinomique à mon sens avec la 2eme proposition). La raison pour laquelle les travailleurs se sont fait écraser par Franco et le PC (qui a joué son rôle pour désarmer les milices)...c'est aussi parce que la direction politique des événements était aux mains des anarchistes de la CNT...suivi de près par le POUM du reste....qui pour ne pas se salir les mains en prenant le pouvoir (lire: en le faisant prendre aux travailleurs) ont laissé l'Etat bourgeois en place qui en dernière instance les a écrasé...Ce serait une toute autre discussion. Je conseille vivement "Révolution et contre-révolution en Espagne" de F Morrow...à ce sujet. Pour s'armer contre les conceptions esentialistes du pouvoir des anarchs! Si Staline a trop attendu...ce n'est certainement pas parce qu'il s'en foutait, mais parce qu'il ne voulait absolument pas d'une révolution victorieuse et démocratique en Espagne...il était déjà passé dans le camp de la contre-révolution. Quelle merde!
Le 24/10/2007 - 11:30, par Nicolas -
Ta vision du parti, Jihane, est un peu malthusienne: pourquoi ne pourrait-il pas y avoir des dizaines, des centaines de milliers d'adhérents ET militants?

Sinon, reste d'accord avec toi sur le fond: point d'émancipation de l'homme sans émancipation des hommes. Ce n'est certainement pas dans la saisie de la diversité des aspirations individuelles que nous parviendrons à l'émancipation des hommes transformés ici en une multitude atomisée d'êtres oeuvrant pour la réalisation de leur bonheur sur terre (ou ailleurs), mais dans un projet collectif, universel, en somme POLITIQUE.

Jed, dans l'univers éclaté des aspirations que tu décris, tu oublies que, chez certains "acteurs" (comment les définit-on? Quel périmètre?), "l'horizon de leur émancipation" individuelle ou catégorielle consiste à exiger de la mairie qu'il n'y ait plus de crottes de chien dans la rue!
Vive la révolution socialiste même les pieds dans la crotte de chien, bon sang!
Le 16/02/2008 - 11:11, par Janus Commissionnaire -
Pour Dominique Reynié, politologue et professeur à Sciences Po Paris, la création frénétique de commissions par Nicolas Sarkozy ces derniers mois relève à 100% de la stratégie politique.
propos recueillis par imanol Corcostegui

LIBERATION.FR : vendredi 15 février 2008

http://www.liberation.fr/actualite/politiques/310293.FR.php

Quel est l'intérêt pour Nicolas Sarkozy de mettre en place un si grand nombre de commissions?

Selon moi, il y a trois raisons à cette stratégie politique.
D'abord, c'est un excellent moyen pour Nicolas Sarkozy d'affaiblir l'opposition et de recentrer son positionnement politique après une campagne présidentielle conduite très à droite. Les commissions permettent d'ouvrir le spectre idéologique. Le meilleur exemple reste quand même Jacques Attali, supporter n°1 de Ségoléne Royal et qui six mois plus tard, écrit littéralement le programme du quinquennat du Président.
Créer des commissions permet également de juguler la contestation politique. Tous les intellectuels qui intégrent ces commissions pourraient potentiellement, en tant qu'experts, critiquer la politique de Nicolas Sarkozy. En les intégrant, ils s'abstiennent de parler, faisant valoir leur devoir de réserve. Ils se retrouvent dans une position très inconfortable. A partir du moment où Jack Lang est rentré dans la commission Balladur, il n'a plus fait preuve de sa verve habituelle.
Enfin, il y a un dernier effet : Sarkozy contrôle ainsi le climat idéologique, choisit les thémes qui font l'actualité. C'est un massage de l'esprit public destiné à l'assouplir.

Au milieu de ces commissions, quel rôle pour les parlementaires et les ministres?

Dans le cadre de ce régime hyperprésidentiel, les commissions empêchent le Parlement d'accomplir ses dernières missions. Beaucoup d'acteurs politiques institutionnels, comme le Conseil économique et social, se retrouvent affaiblis.
Pourtant, les parlementaires ont souvent écrit tout au long de la Ve République des rapports remarquables, qui ont donné naissance à de grands projets de loi. Des rapports tout-à-fait légitimes puisque les parlementaires sont des élus du peuple.
La différence, et on le voit bien avec le rapport Attali, c'est que ces commissions savent pratiquer la communication d'entreprise et rentrent dans le cadre de la politique spectacle du Président. Et ça, l'Assemblée ne sait pas le faire, elle publie un rapport et voilà! Ces commissions deviennent des épées de Damoclès au-dessus des parlementaires : s'ils ne sont pas bons, Sarkozy créera une commission.

A quoi bon composer tant de commissions et ne pas appliquer leurs conclusions?

C'est la preuve que la création des commissions relève purement et simplement de la stratégie politique. Le but n'est absolument pas d'en utiliser les conclusions. La commission n'est qu'un outil politique. On le voit bien : au moment de la composition de la commission Balladur, Nicolas Sarkozy a assuré qu'on ne toucherait pas au préambule de la Constitution. Finalement, il charge lui-même Simone Veil de s'en occuper.
D'ailleurs, je constate que ces commissions ne trouvent jamais de solution originale aux problèmes posés.

N'y a-t-il pas un risque à agir de la sorte?

Si. D'une part, c'est très périlleux pour un gouvernement de ne pas réfléchir par soi-même et de créer une commission au premier souci venu. Surtout que Nicolas Sarkozy a bâti sa victoire aux présidentielles sur ses idées, et qu'à peine arrivé au pouvoir, il demande, qui plus est à des membres de l'opposition, de trouver des solutions aux problèmes de ce pays.
D'autre part, c'est problématique de ne pas utiliser les conclusions de ces commissions. Dans l'affaire des taxis, le gouvernement a reculé à la première petite difficulté. De toute façon, ce n'est jamais bon de faire du bruit pour rien.

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