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Babel Ubu Wikipedia Virtualis :
I. Mythowikigraphie et omni(hil)science
Qu’est-ce que la Babel Ubu Wikipedia Virtualis ? un grand jeu de rôle en ligne, où chacun peut, en une minute, s’improviser apprenti encyclalchimiste, avant de devenir, avec un peu d’expérience, producteur de connaissances « wikies ». « Wiki wiki », c’est du haïtien, et ça veut dire « rapide ». Derrière l’usage de l’exotisme ludique, colifichet linguistique probablement ramené dans des bagages estampillés Club(u)-Med, une complaisance infantile à cultiver les mots rigolos, un geste prosaïque de désacralisation de toute connaissance coincée dans son austérité… passé au crible de la démystification agit-propalogandiste, ce mythe présente une étrange ressemblance avec tout un système de valeurs qui nous est bien familier… ah, chers lecteurs fidèles, vous l’avez reconnu ! c’est celui de notre vénéré simple geek ! (Mais… pour ceux qui ne sauraient TOUJOURS PAS ce qu’est un geek - was ist das, ein geek -, ni son développement en Giggling Google Geek et, ignorance plus dangereuse encore, en Geek Emperor, je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger dans la lecture des premiers épisodes de ce que d’aucuns appellent désormais la « nouvelle saga mythologico-conspiratoire du XXIe millénaire », la bien nommée « Geek Empire : Pouvoir et Surveillance sur l’Ubu Web » !)
Du geek encyclopédiste novice au wikimythographe
Retour à nos moutons. À l’inscription, le geek encyclopédiste peut afficher sur sa page d’accueil personnelle, consultable par tous, toute une série de caractéristiques : un « pseudo », bien sûr (mais l’adresse IP fait l’affaire pour celui qui se refuse à ce fichage volontaire), une date de naissance, les langues parlées, le statut socioprofessionnel, les centres d’intérêt et les passions, le lieu de résidence – bref, autant d’informations qu’il souhaite présenter. Chaque caractéristique est agrémentée d’une icône spécifique, qui donne un peu de chair imaginaire à « l’avatar » (encore une de ces violences faites au signe travesti par l’Ubu Web), comme dans un jeu de rôle (à l’exception du corps fantasmé), ou encore de sites de rencontres en ligne (l’aspiration à la connaissance en plus). Autant d’indices laconiques, fidèles à la nouvelle pseudohéraldique interneuneutique, facilement identifiables (pour que tout cyberanalphabète puisse comprendre de quoi il s’agit) car signalétiques et jamais métaphoriques. L’internet joue en effet ce rôle normatif de dégradation iconographique, la lisibilité universelle du symbole l’emportant sur tout pouvoir de fascination poétique. Bref, un florilège de raccourcis graphiques et textuels de l’humanité extra-internautique et des connaissances du geek apprenti encyclopédiste virtualisé, qui viennent rassurer tout le monde (lui le premier) sur sa place au sein de la communauté des « wikipédiens », et petit à petit, son autorité double : il est auteur et reconnu comme tel. Par qui ? c’est l’une des innombrables questions troubles du projet.
L’avatar est ainsi une projection simplifiée, signalisée et idéalisée de son existence réelle. Cette seconde identité virtuelle fait l’économie, nous l’avons indiqué, de toute référence inopportune au corps, car on sait d’une part que, dans la mythologie geek, le savoir est « pur » de toute souillure charnelle, de tout désir vulgaire et que, d’autre part, il en est ainsi parce que le web et ses microcosmes sont des refuges pour les grands timides honteux (cf. la Parabole du Geek Emperor). Elle peut aussi, dotée d’une autonomie dans la sphère virtuelle et d’une puissance impossible dans la réalité, finir par prendre le pas sur la conscience et l’identité geek premières, l’amenant à se fondre toujours plus dans le confort de cette nouvelle autorité. L’ubu-wikipédien, petit à petit, se réalise dans la sphère virtuelle : son identité virtuelle, délestée des imperfections intellectuelles du monde réel, n’est-elle pas plus performante que la première ? L’ivresse du dédoublement est le symptôme le plus dangereux de l’omni(hil)science du mythographe en puissance. Omni(hil)science virtuelle ? Illusion d’une possible connaissance caco-encyclopédique en ligne, qui trouve son fondement et son autorité dans une tautologie : la mise en ordre d’une somme éclatée, démagogiquement hiérarchisée (cf. l’article Geek Democracy) et donc ségréguée (nullement encyclopédique) des… « connaissances » disponibles en ligne. Nous y reviendrons.
Le "scandale" Essjay
Au fil de ses contributions, l’ubu-encyclopédiste novice cible ses domaines de prédilection, et si ses apports ont été validés par la communauté des mytho(wiki)graphes (le stade suivant celui de novice), il peut s’inscrire dans les différents « projets » où ses connaissances spécifiques sont reconnues. « EssJay », un avatar ayant acquis une telle notoriété dans la version anglophone de l’encyclopédie qu’il fut contacté par le New Yorker (lien vers l'article de la revue, avant la découverte du scandale) pour un article sur le « phénomène », était considéré comme l’un des experts dans le domaine de la théologie et de la religion. Sur sa page, il se présentait comme un docteur en théologie et professeur dans une université américaine privée, ayant publié moult articles sur des sujets très pointus, et ses contributions semblaient toutes très fiables. Il fut tout naturellement investi d’une réelle autorité au sein de la communauté, validée par le Souverain Wiki Pontife, grand manitou de la Babel Wikipedia. Seulement, EssJay n’était personne d’autre qu’un petit étudiant de 24 ans, pas du tout docteur en théologie, et n’ayant jamais publié quoi que ce soit lui conférant une quelconque autorité dans ses domaines de prédilection ; pis ! pour remplir des articles et corriger les geek encyclopédistes, il se contentait souvent de copier-coller des informations de seconde main trouvées notamment dans des ouvrages tels que... "Le Catholicisme pour les nuls" (rien qu'à la gueule du type en robe blanche, on pige tout de suite que c'est du baratin) !!! Mais le fraudeur EssJay n’est qu’un rien d’autre qu’un avatar pleinement réalisé – un fantasme accédant à l’existence. En faire une exception « scandaleuse », c’est masquer la banalité du processus wikimythographe, bien plus banal et hybride, là où le manichéisme de la vieille dichotomie « homme de savoir » / charlatan le voudrait monstreux.
Benji, ado parisien, scout, passionné par les trains
« Benji89 » (vous ne comprendrez qu’en fin de brûlot les raisons de ce choix, bien moins pittoresque qu’il ne peut paraître à première vue, quand bien même « Benji » rimerait avec « wiki ») est un lycéen parisien né en juillet 1989, passionné d’histoire et de géographie, parlant le français, très bien l’anglais, un peu l’espagnol mais n’ayant aucune connaissance de l’allemand. Il est contre le tabac et le tabagisme passif. Il fait du scoutisme, et son « totem scout » est un « Hibou Altruiste dont la Réserve n’est Vaincue que par sa Soif de Connaissances » (sic ?). Du scoutisme à Wikipedia, la filiation est immédiate : toute « soif de connaissances » peut être étanchée et, par la magie de l’encyclopédie wiki, transmuée en légitimité, en autorité à transmettre et publier des connaissances. Benji89 est « wikipédien » depuis le 22 novembre 2005 (jour de l’accession au pouvoir d’Angela Merkel, comme nous l’apprend la page « 22 novembre »), ce qui fait de lui un « rhinocéros laineux » : chaque utilisateur patenté se voit ainsi affublé d’un animal rare, à la limite du féerique, en fonction de sa date d’inscription. Il participe à un certain nombre de « projets » spécifiques : le « projet Ferrovipédia », le projet « Grande vitesse », le projet « Transports en Île-de-France » (cette fixation maniaque sur le rail a de quoi laisser perplexe), le projet « Religion », le projet « Scoutisme ». Je vous laisse imaginer l’avenir promis par le wikihoroscope à ce jeune homme.
Roulements de tambour.... La page de Benji89.
Benji89 nous propose également un portrait moral, une sorte de charte wikigeek des principes éthiques qu’il veut promouvoir dans l’Ubucyclopédie : il lutte contre la « sinistrose » – voyons-y ce mal très français, cette tendance pathologique à chercher noise pour des vétilles, à pinailler et à se plaindre de tout, bref à « faire la gueule ». Car l’apprentissage comme la production de connaissance doivent être joyeux dans l’encyclopédie geek : c’est pourquoi il fait également partie des « wikilovers », ceux qui veulent « défendre une bonne ambiance sur wikipédia », et promouvoir une « Wikipédia joviale où nous, infime nation, sommes réunis pour construire joyeusement, sereinement, et sérieusement une encyclopédie pertinente » (citations tirées de l'article éponyme, un exemple de coaching virtuel, ou comment faire régner le consensus dans cette utopédie par la norme geek). Fantaisie très baba-cool d’une noosphère unitaire, qui s’épanouirait harmonieusement, sans frictions, sans luttes, dans un unisson souriant. Un wikilover crie « Wikilove, Bordel ! » à l’amorce d’un conflit éditorial sur une page, dans une appropriation parodique et ludique de la formule conjuratoire des hippies des sixties, « Peace, Man ! ». Il est enfin aussi « WikiSchtroumpf » qui a lutté contre la « Wikimonnaie » [vous en avez marre ? pas autant que moi !], qui devait permettre une sorte de rémunération virtuelle des services effectués [oui, un tel attrape-couillon a vraiment existé]. Les WikiSchtroumpfs soutiennent l'idée selon laquelle « les contributions ne doivent être motivées que par l'altruisme et l'amour désintéressé de la connaissance ! » – l’optimisme et l’idéalisme de l’éthique geek ont fait des émules.
Voici donc Benji89, l’adorable lycéen qui rêve de voies ferrées et qui passe ses vacances en camp de scout. C’est… Benji89. Son rôle, sur Wikipedia, n’est pourtant pas uniquement « positif ». Il doit, bien malgré lui, le pauvre, également exercer un pouvoir négatif.
Benji89, vous ne le croirez pas, a censuré Agit-Log.
Je sais, c'est irresponsable, inconséquent de lacher ça comme ça. Je vous vois tous, sans voix, le visage déformé par la plus affreuse des grimaces, votre intellect et votre bon sens foudroyés à l’idée d’une telle ignominie, d'un tel affront au savoir libre.
Et pourtant, il n’y a pas de quoi être choqué, car si vous m’avez bien lui, vous anticiperez la suite : cela se fit tout simplement, très poliment, avec toutes les bonnes raisons ubu-wikipédiennes du monde, et même à contre-cœur. Oui, la censure, de nos jours, est triste et nostalgique : elle sait la violence de son geste, rêve d'un monde où elle n'aurait pas à exister, mais est convaincue qu'elle est un mal nécessaire.
Vous connaîtrez bientôt la terrifiante banalité… des procédés on ne peut plus banals par lesquels… se perpétude la pensée banale !
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