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Geek Empire
IV. L’Ubu-iquité du cyber-biopouvoir geek
À l’origine, le labeur incessant des deux fondateurs de Google était animé par un rêve : apporter gratuitement aux habitants de la planète entière toutes les informations disponibles sur le web, à l’aide d’une technologie simple et agréable, rapide et efficace. Nouvel élan d’un humanisme paradoxalement babélien, porté par une révolution technologique aussi importante (si ce n’est plus) que l’imprimerie, optimisme geek d’une humanité unie dans la cacophonie, bras d’sus bras d’sous, partageant un savoir universel et éclaté… Une candeur qui élude la question des luttes entre ces informations multiples et conflictuelles, et surtout le problème de la situation de ces technologies (produites par et émises depuis les pays riches), de l’accès ségrégué et de la participation inégale à cette sphère, les pays pauvres ne pouvant contribuer et conquérir une vraie place dans la toile, et devant de toute façon pour ce faire se plier au régime technologique et linguistique imposé de fait – doucement, sans contrainte ni répression – par les démiurges de l’internet et de l’informatique. Sans compter les situations où, certes l’internet se développe, mais où les pouvoirs centraux contrôlent les informations consultables par une surveillance minutieuse de l’information et une censure alerte de la dissidence. Google, comme tous les autres moteurs de recherche, n’a guère hésité à se plier aux exigences de l’États chinois – Sergey Brin a tout récemment déclaré, la larme à l’œil, que cette affaire avait « nui à l’image » de google. Que cela ait éventuellement nui à la liberté d’informer en Chine, notamment en cette période de démultiplication de la corruption, de répression de révoltes dans les campagnes, dans les mines ou dans les villes face aux conditions de travail ou aux expropriations massives, il ne semble pas qu’il en soit tellement préoccupé – ce n’est pas son problème. Ce n’est pas sans un brin de mélancolie que l’auteur de ces lignes, également génial portraitiste du simple geek demeuré innocent derrière l’armure impériale, a dû se faire à l’idée qu’il existait un cynisme geek. À moins que le geek ne soit qu’un mythe…
Depuis que google est un business, trois directions ont guidé les avancées de l’entreprise. D’abord le développement de moteurs de recherche spécifiques, multipliant et spécialisant les médias : les cartes, avec G(oogle) Earth et G. Maps (Cartes), les images avec G. Images, les vidéos avec, depuis peu, YouTube, les livres numérisés avec G. Books (Livres) et Scholar (Recherche). Ensuite la création de nouveaux services et logiciels destinés à l’organisation personnelle (vie, travail, loisirs, pensées, imaginaire) : G. Calendar (Calendrier), Picasa vous permet de poster vos photos en ligne et de les partager, Blogger vous permet de bloguer et de partager vos pensées, votre vie quotidienne etc., Gmail de communiquer, G. Checkout de centraliser vos achats sur différents sites commerciaux… Ces logiciels/services sont systémiques, interactifs et branchés sur internet : ils peuvent fonctionner ensemble, en partageant et faisant circuler les données remises par l’utilisateur et en étant constamment nourris par leur connexion au web. Enfin, les impératifs matériels de l’entreprise (retour sur les investissements et financements offerts par les premiers soutiens, structuration et croissance de l’entreprise, recherche et développement) et le potentiel immense que représente la plateforme et ses instruments de sondage constant du web pour le marketing sur internet, ont amené l’entreprise à concevoir des outils publicitaires révolutionnaires, la source principale de revenus de google (qui vient de battre son propre record de profits pour le 3e trimestre 2006, avec plus d'1,62 milliards de dollars, dont plus d'un milliard grâce au programme AdSense chargé de générer les pubs).
Ces trois axes de développement (multiplication spécialisée du moteur de recherche, nouveaux logiciels et services et nouvelle technologie publicitaire) ne sont pas conçus pour être indépendants : l’objectif de google, c’est d’optimiser leur interactivité et leur « interinformativité ». Les fonctions sont interdépendantes, et les informations livrées circulent entre les différents outils : ce réseau logiciel est parcouru par la sève bio-data-graphique du client. Comment cela fonctionne-t-il ? Imaginons un voyage conçu en ligne avec ces différents instruments : les informations livrées dans le calendrier (date de départ, destination, nombre de personnes) pourront être utilisées pour faire une recherche sur G. Earth, permettant de tracer un itinéraire de visites, de ballades et de loisirs, et de repérer les infrastructures et les services touristiques locaux (hébergement, restauration, shopping) indispensables à tout séjour. La confection virtuelle du voyage devient ainsi un aller-retour entre le futur voyageur et le web, par l’intermédiaire de google, qui en croisant ces données pourra proposer une offre publicitaire ciblée répondant aux besoins exprimés. G. Scholar participera à la préparation et à la narration du voyage, en offrant un bagage culturel minimal. Avec G. News (qui vient d’être condamné par la justice belge) grâce auquel on pourra connaître la situation politique du pays. G. Checkout permettra de faire toutes les réservations en ligne, ainsi que les achats futurs sur place. Pendant le séjour ou une fois rentré, le voyageur pourra rester en contact avec la famille et les amis grâce à gmail, tout raconter et fixer sur son blog, poster des images et des vidéos pour ses amis, et construire ainsi une expérience multisensorielle et instantanément mémorisée de son voyage. G. Earth proposera de scruter les environs en temps réel, pour la météo, mais pourquoi aussi pour voir les menaces environnantes (insécurité, violences, terrorisme ?) – ce service a semble-t-il permis à des combattants irakiens d’attaquer des bases militaires britanniques dans la région de Bassora. Nous reviendrons ailleurs sur ce qu’implique une telle collusion – toute nécessaire qu’elle soit, mais c’est ainsi que fonctionne le pouvoir – entre google et les autorités militaires (mais aussi la NASA, pour cartographier la lune et Mars) et les menaces qu’elle représente.
Petite digression sur l’avènement de la Geek Civilization
Je me permets de faire une petite digression sur cet exemple du rapport à la mémorisation / fixation du voyage, et plus généralement de toute expérience, grâce aux logiciels et services proposés par google. Dans cette médiatisation immédiate, dans cette virtualisation de l’expérience, il y a la recherche paradoxale d’une plénitude immortelle du passé – à distance de soi mais toujours à disposition. Utopie qui vient à exister dans le monde virtuel, à l’abri des fictions du récit, des déceptions du souvenir et des défections des supports désuets (papier, photo, pellicule). Nul temps pour laisser l’expérience mûrir et s’altérer poétiquement en souvenir, tout est directement stocké, en flux mémoriels tendus, dans cet agenda/bureau/journal second. « Backup » narcissique, disque dur de secours contenant le passé exactement documenté de l’être, l’urgence et la pérennité se fondant en un seul geste. Nous sommes au-delà de la dichotomie oralité / écriture : la fixation multimédiatique est en train de faire advenir une civilisation nouvelle – un nouveau rapport à l’expérience, au sensible, au passé, au monde et à soi. L’homme sera désormais dans une sorte d’auto-heuristique constante, sommé de tout consigner, de ne rien laisser dépérir, pour toujours pouvoir tout retrouver intact.
« J’aime me rappeler les choses à ma manière » dit le saxophoniste campé par Bill Pullman dans Lost Highway de David Lynch, aux flics qui lui demandent s’il filme ses soirées. D’aucuns me taxeront de passéisme, d’antimodernisme, de vain attachement à des formes vétustes : on n’arrête pas la marche du progrès – je rétorquerai à cet argument superficiel une boutade : pourquoi l’encenser si c’est une fatalité ! Aucun mérite, vraiment ! Soyons plus stoïques : ce qui doit être ne devrait pas nous terroriser ni nous remplir de joie ! Non, moins sarcastiquement, je ne condamne pas l’avènement de cette nouvelle civilisation, ni ne m’y oppose ; je dresse simplement l’inventaire de ce qu’elle évacue brutalement d’habitudes, de traditions porteuses de sens et de beauté, de fructueuses incertitudes. Ce nouveau règne de l’efficacité ne condamne pas toute fragilité poétique à disparaître. L’histoire, même celle de la mémoire, n’a pas de fin, n’en déplaise à Fukuyama, et toujours l’humanité accouchera de ruses nouvelles pour s’approprier et détourner les nouvelles technologies au profit d’une ouverture des possibles, et contre l’aliénation.
Il ne s’agit pas de plaider pour un conservatisme ; il est juste sain d’aiguiser la lucidité de son regard, parce que l’avènement de toute nouvelle technologie s’accompagne toujours d’un deuil, et jamais un geek ne saurait cacher cette dimension du progrès technique. Ce ressassement, la tautologie comme meilleur argument (« C’est comme ça, alors accepte que ça soit comme ça »), on y a droit sans repos : à propos de l’Europe, de la mondialisation, des retraites, des 35 heures… Suffit ! De tels discours – cette propagande – aimeraient prétendre amputer toute nouvelle technologie de son logos, de sa mythologie – la rationalité, la langue et l’imaginaire qu’ils confectionnent pour la camoufler en nature ou en nécessité – et ce qu’elle porte de destruction, de mise à mort, d’oblitération. Mystification idéologique qui, pour valoriser le progrès, est obligée de le réduire à sa dimension technique et utilitaire. Tant que Google n’écrira pas l’histoire… Malheureusement, l’histoire s’écrit aussi au présent, c'est-à-dire qu’il faut se soucier de notre actualité pour que nous participions à son écriture. Tâche de l’intellectuel, du militant ? Il lui revient de partager ses soupçons pour éveiller chez ses concitoyens, chez ses frères les mêmes soucis.
Scruter l’âme, stocker l’homme, virtualiser la vie
Mais ce n’est pas l’objet de ce brûlot. Je reviens à la question de la concentration de toutes ces informations par google. Le principe du commerce d’informations entre l’entreprise et celui qui utilise ses services et logiciels est fondé sur un échange bancal : l’utilisateur donne des informations à google et reçoit en retour des informations venant du web. Le problème, c’est que google ne se contente pas d’être une interface, l’entreprise stocke ces données dans ses databases, en vue d’autres utilisations. Elles seront conservées jusqu’en 2038 ! Plus l’offre de services est diverse, plus elle impose à l’utilisateur de diversifier les informations remises, de telle sorte que l’entreprise réussit ainsi à collecter une masse impressionnante de données et de coordonnées, livrées volontairement par un client qui veut que google le connaisse mieux. La condition de l’efficacité des services proposés par google, c’est la connaissance du client, dans les moindres détails. Toutes les informations remises sont, ou peuvent être analysées pour mieux satisfaire les besoins du client – les « besoins » tels qu’ils sont conçus par les marketeurs-sociologues-psychologues qui décortiquent ces bases de données. Le geek cyber-biopouvoir scrute et surveille pour mieux servir les intérêts de l’internaute. Celui-ci découvre des produits geeks qui se révèlent tout à fait utiles, et de plus en plus nécessaires dans sa vie quotidienne. Pourquoi ne pas devenir petit à petit, grâce à une rupture tranquille, geek à son tour ?
Ces outils sont utiles et nous rendent la vie plus facile : pourquoi pas ? Devenons tous geek, si c’est pour notre bien. Google admet clairement, mais sans préciser comment, utiliser les données fournies pour améliorer ses produits, et quelle entreprise ne le ferait pas ? C’est le principe du service après-vente, des enquêtes de satisfaction, moteur de l’amélioration des biens et services proposés. Récemment, Aol a posté sur son site les listes de recherches par mots-clés de quelques 600.000 usagers. La liste était en fait destinée aux chercheurs d’aol, pour des analyses dont on peut aisément imaginer l’objectif : comprendre comment naviguent les surfeurs, comment ils cherchent et trouvent des informations, selon quels schémas, quel est l’impact des publicités proposées etc. Tout ça pour améliorer les services proposés, comme le font toutes les entreprises qui en ont les moyens. On ne connaissait pas l’identité de chaque surfeur, mais on avait accès à la liste de leurs recherches sur internet par le biais du serveur aol. Le New York Times en a choisi un, une personne qui faisait des recherches sur des maladies, et sur des listes de mots-clés tels que « célibataires de 60 ans » et « chien qui fait pipi partout », a réussi à déterminer son identité (une dame de 62 ans, habitant en Géorgie). On sait que grâce à la « géolocation », on peut aisément trouver la location géographique de quelqu’un à partir d’une adresse IP – ce n’était même pas la peine en l’occurrence. Sommes-nous prêts à accepter que Google Inc. dispose de toutes ces informations sur nous ? Le gouvernement américain n’a-t-il pas fait pression, en vue d’une loi pour prévenir la pédophilie sur internet, pour que google inc. remette les listes de recherches de centaines de milliers de surfeurs et des centaines de milliers d’url ? yahoo, aol, msn ont tous abdiqué. Google Inc. a résisté un peu, puis a livré 50.000 url aux autorités américaines. S’ils ont résisté, c’est parce qu’ils veulent préserver leurs usagers et clients – c’est naturel, et peut-être même au nom du respect de la vie privée. Argument plus convaincant, il s’agissait d’éviter les effets négatifs en terme d’image engendrés par une délation massive. Dès lors, ne peut-on pas imaginer qu’il y ait éventuellement, aujourd’hui ou demain, des échanges en douce entre ces entreprises et le gouvernement américain, notamment dans la conjoncture géopolitique actuelle ? Tout le monde serait gagnant, discrètement, et pour le bien de tout le monde.
Une petite synthèse en guise de conclusion provisoire et, j’espère, hallucinatoire – chers lecteurs, LI-SEZ-MOI et ne laissez pas advenir cette fable digne de la plus déjantée des théories de la conspiration ! Optez pour la bonne prophétie !
Google Inc. constitue un service intégral, absorbant et distribuant à chacun les informations présentes dans le cyberespace, et par son biais le monde qui y est connecté. Le Geek Empire Inc. est un système omniscient et omnipotent : il sait tout, donne accès à tout (dans certaines limites), peut tout et, pour mieux nous servir, veut tout savoir sur nous. C’est son ubu-iquité. Cet assemblage inédit de savoir, de pouvoir et de services, avec toutes les menaces qu’il représente, se rapproche de la figure du Panoptique, où d’un point central on peut tout voir sans être vu, à cette différence significative près : contrairement au modèle de Bentham, le cyberclient ne doit pas se savoir surveillé. « Tout ce que nous faisons est en cohérence avec notre mission : aider à organiser l'information et la rendre accessible et utile à tous. Le but de Google, c'est de masquer une complexité technologique inouïe derrière des applications extrêmement simples à utiliser. » (interview de David Lawee, directeur marketing monde de Google Inc, 19/01/2007). Que le Geek Emperor vienne à considérer qu’il peut améliorer l’humanité, et qu’il est en droit de le faire puisque ses intentions sont bonnes et que le pouvoir séculier et la société civile l’y encouragent… ou plus simplement, confiant en la liberté des êtres humains, et aveugle au pouvoir d'une technologie devenue indispensable… ou enfin, plus banal encore, qu’un événement quelconque vienne le destituer, ou même qu’un Iago s’infiltre au sommet de l’Empire pour le conseiller et l’orienter, en prétextant la lutte contre un ennemi quelconque… il n’y aurait alors plus qu’un pas de l’ubu-iquité à l’intégration symbiotique de l’Empire geek et d’autres pouvoirs politiques.
D’ici là, d’ici jamais peut-être ? l’Empire geek a d’autres objectifs. Cyber-biopouvoir œuvrant à l’édification de ce grand service public qu’est la société de consommation et de loisirs (sans elle, c’est le nihilisme et le chômage, les deux coûtant très cher), il se peut bien que pour qu’il advienne dans toute sa splendeur, pour que, d’Empire, il devienne Geek Heaven (Paradis geek), l’Empereur geek ait besoin de façonner un homme nouveau… le Geek Nouveau, the New Geek, the Cyber Geek. À consacrer ainsi des heures à t’informer, cher lecteur, sur Agit-Log, je me sens moi-même devenir un peu geek, et même un peu neuf, ou peut-être en fait moins ringard… quelle triste ILLUSION !
Et TOI, lecteur averti, ta vigilance héritée d’une éducation jetée aux mêmes poubelles que feu la civilisation contemporaine, te préserve-t-elle d’une telle mutation à l’ère cyber et web ?
À bientôt !
I. La parabole du Geek Emperor,
II. L'inquiétude du Giggling Google Geek,
Mots-clés : Ubu Web – databases / bio-data-graphie – cyber-biopouvoir / cyberpouvoir / cyberpanopticon– Geek Heaven (Paradis Geek) – New Geek / Cyber Geek (Nouveau Geek / Cyber Geek) – Google Empire (Empire Google)