Les Agit Propalogandistes

Lisez AGIT-LOG !!! Agit-Prop Blog politique et militant ! Critique des mythologies contemporaines ! Ironie subversive ! Démystification des discours médiatiques inféodés !

Derniers Brûlots

L'élection présidentielle ou la prime au tribun


Les Agit Propalogandistes, le 02/04/2007 à 2:03 / dans : Présidentielle

L’élection présidentielle ou la prime au tribun.

A l’heure où sondages, enquêtes, déclarations fracassantes et calculées s’empilent dans les salles de rédaction et obscurcissent toujours davantage l’horizon politique du citoyen, en cette heure où chacun est sommé de se prononcer pour ou contre tel présidentiable, il est difficile de faire entendre la voix de ceux qui n’iront pas voter aux élections présidentielles de 2007 ; je ne veux pas parler ici de cet abstentionnisme « d’indifférence », mais de celui réfléchi et profondément politique de ceux qui refusent de donner plus longtemps encore leur assentiment à un scrutin vicié dans sa nature même. Oui, j’ose le dire, je n’irai pas voter en avril prochain, car je considère, avec beaucoup d’autres citoyens, qu’il s’agit là d’un scrutin foncièrement antidémocratique. Et je m’explique.

« Déconstruire » l’institution présidentielle

Aujourd'hui, il paraît bien naturel, à beaucoup d’entre nous, d’élire le Président de la République au suffrage universel direct. Puisqu’il faut un chef de l’Etat, pourquoi n’aurions-nous pas le droit, chacun, de le choisir démocratiquement ? Soit, mais la démocratie en France a-t-elle commencé avec la Vème République ? Les régimes républicains antérieurs ne prévoyaient pas l’élection du président au suffrage universel. Etaient-ils anti-démocratiques pour autant ?

En réalité, face aux évidences d’aujourd’hui, nous avons besoin en premier lieu de perspective et de profondeur. Il est en effet nécessaire de retracer l’histoire de cette institution présidentielle –recréée et renforcée par la constitution de 1958 et définitivement assise en 1962 avec l’instauration de l’élection du président au suffrage universel- ou plutôt d’en rappeler la généalogie, c’est-à-dire révéler sa « résistible » et polémique installation dans le paysage politique français. Il s’agit donc d’en démonter les fondements théoriques et historiques, qui remontent bien au-delà de 1958, jusqu’aux questionnements de Jean-Jacques Rousseau sur la démocratie directe et représentative ; cet article, sur un sujet aussi complexe, ne fera que poser quelques problèmes.

A-t-on oublié, d’une part, les circonstances dans lesquelles de Gaulle a fait approuver ce mode de scrutin aux Français ? Guerre d’Algérie, crise et fin de la IVème République, putsch des généraux en 1961, attentats de l’OAS : c’est dans un contexte de crise que de Gaulle a assis sa vision de la politique. Il est toujours frappant de constater que notre vie politique continue à fonctionner à partir de telles bases historiques : valorisation de l’homme providentiel, mise en avant du rassemblement des Français « au-dessus des partis ». A-t-on oublié, d’autre part, les débats virulents qui ont accompagné l’instauration de l’élection au suffrage universel du président de la République ? Qu’en est-il aujourd’hui du pamphlet mitterrandien (certes vite oublié par son auteur en 1981), Le Coup d’Etat permanent, qui dénonçait déjà, en 1964, la personnalisation du pouvoir, attachée à la fonction présidentielle ? Le débat est-il donc clos ? Circulez, y’a plus rien à voir… L’institution présidentielle s’est imposée avec une telle évidence aujourd’hui qu’il parait presque indécent de poser ces questions. Le livre de François Mitterrand s’inscrivait pourtant dans l’héritage ancien d’une pensée politique républicaine, sur laquelle je propose ici de m’appuyer.

Dans cette discussion, l’institution présidentielle recouvre deux problèmes étroitement liés : d’une part, le rôle de la fonction présidentielle dans nos institutions ; d’autre part, le scrutin présidentiel au suffrage universel, qui prétend fonder la légitimité démocratique de cette fonction. Or, à ces deux questions correspondent deux dérives actuelles tout aussi liées : présidentialisation du pouvoir et présidentialisation du débat politique agissent en effet ensemble et se nourrissent l’une de l’autre dans un véritable cercle vicieux. Nous avons ainsi, d’un côté, une élection au suffrage universel qui a pour fonction de justifier les attributions exceptionnelles du Président ; et, de l’autre, un statut institutionnel exceptionnel qui incite l’ensemble des acteurs politiques à concentrer tous leurs efforts et toute leur énergie dans la conquête du trône présidentiel ; d’où la place centrale des élections présidentielles dans notre vie politique. Aussi, l’importance des attributions présidentielles dans le jeu institutionnel apparaîtra-t-elle comme largement injustifiée, si nous montrons que la source de la légitimité du Président –à savoir le scrutin universel direct- est non démocratique. Ainsi, ce ne sont pas les attributions du président que nous voulons questionner, mais plutôt la source de sa légitimité, non pas son pouvoir mais son fondement. Nous prétendons qu’il n’est pas normal qu’un homme si puissant puisse disposer d’une légitimité aussi démesurée que celle conférée par le scrutin universel direct.

 Le Président de la République jouit d’une légitimité politique à toute épreuve et, pour tout dire, unique. Qu’il soit député, sénateur ou même ministre, pas un seul élu aujourd’hui ne peut rivaliser avec celle-ci, car fondamentalement aucun d’entre eux ne peut se prévaloir d’avoir été élu directement et personnellement par « le peuple français ». Que la diversité des opinions en France s’exprime dans un corps de cinq cent soixante dix-sept élus, cela parait certes crédible ; mais qu’elle trouve sa représentation dans le choix d’un seul homme, cela ne relève-t-il pas de la magie ? A moins de considérer que ce « peuple français » est une belle entité unanime, uni derrière son président, tout comme le « corps mystique » médiéval était uni par le Roi de France. En 1830, Louis-Philippe avait décidé de se faire appeler « Roi des Français » et non plus « Roi de France », pour montrer que sa légitimité ne provenait plus de Dieu mais du « peuple français ». Les choses ont-elles fondamentalement changé ?

Cela est sûrement exagéré, me répondra-t-on, précisément à cause du suffrage universel : notre Président n’est pas sacré mais élu par tous les Français. Et comment pourrait-on critiquer ainsi une élection au suffrage universel ? N’est-elle pas le fruit d’un long combat républicain, l’argument suprême de notre démocratie ? A cette question, répondons simplement par une évidence : suffrage universel ne veut pas dire démocratie ; ou, plus précisément, il en est une condition nécessaire mais non suffisante. Faut-il par exemple rappeler que Napoléon III, pour entériner sa prise de pouvoir illégale le 2 décembre 1851, a eu l’idée magnifique de la faire approuver par un plébiscite… au suffrage universel (masculin) ? Lui, au moins, cet empereur falot, connaissait déjà les bonnes méthodes… La Vème République a eu le mérite, quant à elle, de les retrouver. Toute l’histoire de nos élections présidentielles depuis plus de quarante ans peut ainsi se résumer : la recherche de la tangente bonapartiste, du score référendaire et consensuel ; et il est d’ailleurs amusant de constater que plus les candidats se sont prêté à ce petit jeu, et plus leurs scores électoraux se sont lamentablement affaiblis.

Alors, me dira-t-on, à quelles conditions le suffrage universel est-il démocratique ? Je répondrai ceci : le suffrage universel est démocratique lorsque le débat d’idées qui le motive et le fonde, a lieu à une échelle de discussion viable, celle par exemple de l’assemblée de quartier ou de la section locale d’un parti, dans lesquelles le nombre de participants permet à chacun de s’exprimer, puis de voter pour un représentant local. Un scrutin qui prétend faire débattre 45 millions d’électeurs français est nécessairement démagogique, quand bien même on y rajouterait internet. La démocratie n’est en effet possible qu’au moyen d’échelles de débat et de légitimité emboîtées le plus finement possible, qui vont du quartier à la circonscription, de la circonscription au Parlement. Ce sont là des choses bien simples à énoncer et si l’on y réfléchit un peu, notre crise de représentation politique apparaîtra en fait largement due à l’institution présidentielle actuelle qui court-circuite toutes ces échelles viables du débat démocratique.

Un retour sur les péripéties politiques des cinq dernières années nous en convaincra un peu plus.

Le symptôme : l’échec de Lionel Jospin en 2002

Les élections présidentielles sont présentées aujourd’hui comme l’évènement incontournable et « naturel » de notre vie politique. La désignation des candidats à la présidentielle, avec force sondages, focalise toute l’attention du moment. Qui encore, à vrai dire, se soucie des élections législatives qui suivront de quelques semaines notre grande messe présidentielle, tant il parait acquis, aux yeux de tous aujourd’hui, que ces élections « secondaires » ne sont que la pâle validation du résultat de la présidentielle ? Les partis « de gouvernement » sont devenus, au fil du temps, de véritables machines présidentielles, au terme d’une délégitimation progressive du jeu parlementaire. Le dernier avatar grotesque de cette évolution nous fut donné en 2002, lorsque le parti de Jacques Chirac, pour affronter les élections législatives, fut rebaptisé dans la précipitation « Union pour la Majorité Présidentielle ». Il est pourtant difficile, pour un citoyen épris d’idées et de discussions nouvelles, d’accepter la réduction du débat politique à un serment d’allégeance présidentielle, de consentir ainsi à l’inféodation du pouvoir législatif à la figure de l’exécutif. Les logiques et les pratiques institutionnelles de la Vème République nous ont ainsi conduits à l’appauvrissement dramatique de l’idée démocratique.

Lionel Jospin en sait quelque chose, lorsqu’en 2001, choisissant de jouer à plein la carte de l’élection présidentielle, il a cru bon d’inverser le calendrier électoral, c'est-à-dire de faire advenir la présidentielle avant les législatives : on sait ce qu’il est advenu de sa brillante stratégie. Car il s’agit bien de l’échec d’une stratégie, d’une erreur de vision politique. Fondamentalement, son élimination au premier tour ne tient ni au hasard, ni aux méchants gauchistes, ni encore au très vilain Le Pen : l’échec de Lionel Jospin dépasse en réalité largement les simples enjeux de 2002 ; à l’avenir, les hommes oublieront la péripétie politique et se souviendront qu’il s’agissait là du symptôme dramatique d’une large crise de régime. Ce qui a perdu Lionel Jospin, c’est d’avoir voulu asseoir sa légitimité politique sur sa personne, plutôt que sur ses idées, d’avoir ni plus ni moins choisi la voie gaulliste du pouvoir, fondé sur le rassemblement interclasses et « au-dessus des partis » : on se souvient de sa petite phrase sur son projet qui n’était « pas socialiste ». Les revendications des Verts et des communistes ? Les grognements de Chevènement sur la Corse ? Fi donc ! puisque son adresse directe aux français et le duel gagné d’avance contre un président sortant discrédité suffiraient largement à remporter le référendum présidentiel ! La carte du rassemblement « au-dessus des partis » est pourtant un jeu difficile et n’est pas de Gaulle qui veut : d’autant qu’en favorisant ce jeu personnel, on s’expose à celui des autres. En voulant jouer avec les institutions vieillies de la Vème République, ce sont ces dernières qui se sont finalement joué du premier ministre. Le combat de Jospin fut ainsi tragique ou héroïque, selon le point de vue. Quoiqu’il en soit, en choisissant de s’accommoder –et de profiter- des ressorts présidentiels de la république gaulliste, il n’a fait que révéler la crise et la sclérose du jeu politico-institutionnel des hommes de la Vème République.

Rétablir la démocratie partisane contre la démocratie médiatique et d’opinion

Car ne devrait-il pas être évident pour tous que le discours gaulliste de l’homme providentiel, « antipartis » ou « au-dessus de la mêlée », est aujourd’hui totalement daté, vieilli ? N’a-t-on pas besoin, à l’inverse, de plus de partis, de plus de débats d’idées, non pas des idées à l’emporte-pièce, fruit de la réflexion inconséquente de quelques communicants, mais des idées fortes qui soient portées par des débats militants et non par un seul homme ? La pluralité des voix et les discussions politiques au sein d’un parti ne sont-ils pas le seul vrai gage de débat démocratique ? L’évolution actuelle est pour le moins inquiétante, mais ô combien caractéristique de cette geste gaulliste et bonapartiste, qui consiste à enjamber les partis pour s’adresser directement aux Français : alors que Ségolène Royal n’a pas semblé comprendre la nécessité de débattre du programme socialiste, Nicolas Sarkozy considère quasiment comme un crime de lèse-majesté l’éventualité d’autres candidatures dans son parti. Et toujours les mêmes arguments : attention de ne pas réveiller la « machine à perdre » ou le démon des « extrêmes » ; l’alibi Le Pen est décidément commode dans le jeu de pouvoir de nombreux présidentiables. Il exonère en tout cas tous les responsables politiques d’une interrogation sur les logiques malsaines de plus en plus fortes des élections présidentielles : démocratie d’opinion et des sondages, formatage des discours autour des thèmes les plus faciles et les plus racoleurs, démagogie et personnalisation du débat politique.

A cet égard, les élections de 2002 ont été une belle occasion manquée de poser les vraies questions. Le Pen est au second tour et voici le monde politique et médiatique en émoi. Mais était-ce si surprenant de voir percer un tribun populiste et démagogue dans une élection taillée sur mesure pour les tribuns, les rhéteurs, les chefs charismatiques, les de Gaulle, les Mitterrand et autres imitateurs plus ou moins doués ?

Là réside le problème majeur de notre régime : les présidentielles offrent une prime aux tribuns, aux démagogues, aux communicants creux ; et en retour elle nous donne un pouvoir qui se croit fort –et agissant comme tel- mais qui est en réalité très faible. L’institution présidentielle actuelle est une insulte à l’intelligence des citoyens, une plaie insupportable dans notre régime démocratique. Voulez-vous résoudre cette fameuse crise de représentation politique ? Demandez-vous simplement quelle est l’institution qui ne représente rien ni personne, qui ajoute à la démagogie les fastes surannés de la monarchie, qui coûte cher, qui ennuie, qui abêtit, qui parasite lourdement notre démocratie, mais qui a pourtant d’immenses pouvoirs.

On se souvient avec quel programme Jacques Chirac a été élu en 1995 : des pommes ! Magnifique ! Quant à moi, en 2007, c’est décidé, j’irai voter, mais seulement pour le candidat des poires ! Quoique j’hésite encore avec les tomates…

Guillaume Foutrier

(25 octobre 2006)

 




Trackbacks
Pour faire un trackback sur ce billet : http://agitlog.zeblog.com/trackback.php?e_id=136576

Commentaires / Gueulantes
Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire / pousser une gueulante

Nom ou pseudo :


Email (facultatif) :


Site Web (facultatif) :


Commentaire :


 
AGIT-LOG - blog politique de gauche - CopyLEFT Agit-Log 2007-2010.

Optional graphic: 108 x 30, 485 bytes, transparent

sur AGIT-LOG sur le WEB